L’Ouganda, enclavé au cœur de l’Afrique de l’Est, jouit d’une biodiversité incroyablement riche et très bien intégrée dans la culture et la gastronomie.

 

L’agriculture et l’élevage représentent environ 90 % du marché du travail d’Afrique de l’Est. Slow Food s’est associé à deux réalisateurs brésiliens, Henrique G. Hedler, sociologue, producteur multimédia et militant alimentaire, et Felipe Abreu, journaliste-photographe indépendant cinématographe et réalisateur de documentaires, pour traiter des principaux obstacles des petits producteurs, et notamment le land grabbing (accaparement des terres). Leur reportage sur l’Ouganda est porté par la conviction ferme que la photo et la vidéo sont les outils de mobilisation les plus efficaces, car ils permettent de faire connaître la situation des producteurs locaux au monde extérieur.


© Irene Marocco

En collaboration avec Slow Food Ouganda, l’équipe a produit une série de 6 documentaires soulignant les enjeux auxquels font face les petits producteurs des deux produits les plus exportés du pays : la banane et le café. La série commence à Mbale, à l’est du pays, dans une région magnifique de cascades vertigineuses, rivières sinueuses et fruits exotiques. L’Ouganda possède plus de cinquante variétés de bananes, et fait partie des grands producteurs de café Arabica, Liberica et Robusta. Felipe et Henrique expliquent comment ils ont réalisé leurs documentaires : « Dans les scènes d’ouverture, nous avons tenté de décrire l’environnement naturel, le mode de vie des petits producteurs et la biodiversité dont bénéficient ces communautés. La plupart des vidéos commencent par des images de drones illustrant l’abondance de nourriture dans les zones rurales : bananes, caféiers, jacquiers, poulets, etc. Cette brève introduction permet de montrer que les petits producteurs ougandais vivent pour la plupart en harmonie avec la nature. Nous cherchons aussi à sensibiliser les spectateurs aux réalités locales, afin de montrer que la production à petite échelle en Ouganda représente le gagne-pain d’une grande partie de la population et lui permet de vivre confortablement et dignement. » Après cette introduction positive, le tableau s’assombrit avec l’évocation du land grabbing. L’« acquisition (location, concession ou achat ferme) par des multinationales ou des États de vastes zones cultivables à long terme (souvent 30 à 99 ans) » (définition de Martina Dotta et autres (2017, 2) est un véritable fléau pour l’Ouganda depuis une dizaine d’années. Les habitants de Mbale sont chassés de leurs terres sans recours possible auprès des tribunaux locaux qui ignorent leurs plaintes, tandis que le gouvernement continue à céder des parcelles aux investisseurs étrangers. « Au cours des dernières années, nous avons visité plus de vingt pays africains, qui sont presque tous concernés par l’accaparement des terres. Le problème ne fait que s’aggraver et les petits producteurs en sont les premières victimes. La tradition du travail de la terre est ancestrale, mais les systèmes de régime foncier sont souvent informels, et les agriculteurs locaux ne comprennent pas les formalités administratives qui pourraient les protéger légalement des acheteurs. Ce sont des cibles faciles à déplacer et à chasser. » Les réalisateurs connaissent le problème du land grabbing qui existe aussi en Amérique latine. « Nos amis subissent le même fléau chez nous. Dans toute l’Afrique et l’Amérique latine, on retrouve de petits producteurs chassés de leurs terres. »


© Irene Marocco

La culture des bananes est très importante en Ouganda : elle joue un rôle majeur dans la culture du pays, et chaque variété est associée à un évènement particulier. Les bananes permettent aux gens de gagner leur vie, d’envoyer leurs enfants à l’école, de nourrir le bétail, de fertiliser les terres et de célébrer les différents moments de la vie. « La banane, c’est la nourriture de base en Ouganda. Pour la population, ce n’est pas qu’un simple aliment, mais un véritable symbole de leur culture, leurs habitudes et leurs coutumes quotidiennes. Chaque variété de bananes est destinée à une occasion bien précise. Certaines sont consommées au dessert, d’autres pour grignoter ou comme plat principal, dans la recette du matoke. On raconte également que certaines variétés sont réservées aux banquets de mariage ou pour célébrer la naissance de jumeaux. Les Ougandais ont tout intérêt à protéger cette diversité. Si certaines variétés disparaissent, c’est une partie de la culture ougandaise qui disparaîtra avec elles. »


© Henrique Gobbi Hedler & Fellipe Abreu de Alcântara

Au-delà du land grabbing, les réalisateurs soulignent la vulnérabilité des petits producteurs au changement climatique au sein de deux documentaires consacrés à la production de café dans le pays. Actuellement, les pays qui polluent le moins sont ceux qui sont le plus touchés par le changement climatique. Pour lutter contre ce phénomène, il faut se fier au savoir traditionnel des petits producteurs. « D’après ce que nous avons vu en Ouganda, le meilleur moyen de lutter contre le changement climatique est de soutenir les pratiques agricoles qui respectent la nature, afin de créer une relation harmonieuse entre les producteurs et leur environnement. Le mode de production intensive actuellement utilisé à l’échelle mondiale est une des causes du changement climatique. L’agriculture moderne se nourrit de ressources non renouvelables comme les énergies fossiles qui émettent des gaz à effet de serre et accélèrent le changement climatique. Les producteurs ougandais qui ont mis en place des pratiques plus durables telles que la culture intercalaire prouvent qu’il existe des techniques d’agriculture capables de construire des communautés plus durables. Nous avons rencontré des agriculteurs qui mélangent les plantations de caféiers avec celles des bananiers et d’autres arbres à fruits. Les bananiers apportent de l’ombre et participent à la création d’un microclimat qui permet de diminuer le taux d’évaporation et donc de conserver un taux d’humidité dans le sol favorable aux caféiers. Cette technique permet également de diminuer les pertes en période de sécheresse. »


© Henrique Gobbi Hedler & Fellipe Abreu de Alcântara

Pendant plusieurs années, Henrique et Felipe ont mené leurs initiatives en parallèle avec les valeurs de Slow Food, ce qui les a conduits à faire appel au mouvement pour collaborer sur ce dernier projet. « Nous avons vu le travail de Slow Food en Afrique : au Mozambique, en 2015, nous avons entendu parler du projet des jardins potagers, et en Afrique du Sud et dans d’autres pays, nous avons rencontré des agriculteurs qui participaient à des conférences Slow Food à l’étranger. Lorsque nous avons publié d’autres articles sur l’alimentation et les problèmes liés à l’agriculture en Afrique, nous avons été interrogés sur le rôle du mouvement Slow Food dans les communautés que nous avions visitées. C’est là que nous avons envisagé l’idée de collaborer avec Slow Food. » Le travail des deux réalisateurs implique la naissance d’échanges avec des producteurs, ce qui va dans le sens des actions de Slow Food, une organisation qu’ils ont trouvée différente de toutes celles qu’ils connaissaient. « Contrairement à la plupart des organisations internationales basées sur une approche de développement descendante, Slow Food fonde ses actions à la racine, selon une approche ascendante. Nous avons rencontré des membres Slow Food formés localement, qui venaient principalement de zones rurales et travaillaient en lien direct avec les petits producteurs, les chefs locaux et les communautés. Cette expérience nous a permis de comprendre une notion précieuse : en tant que mouvement, nous devons tous travailler ensemble pour promouvoir un système alimentaire bon, propre et juste à l’échelle internationale, et nous devons d’abord agir au sein de nos communautés, en appliquant nos pratiques locales et en respectant les valeurs locales. »

 

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