Slow Wine en France – Portrait de vignerons engagés

21/01/2021 | A la Une, Slow Food en France, Slow Wine en France | 0 commentaires

Présentation de Mélanie et Thomas du Château l’Escarderie :

Fortement marqués par la viticulture, les coteaux de Fronsac se dessinent au-dessus des eaux de la Dordogne. Cette petite appellation bordelaise recèle plusieurs pépites, dont le Château l’Escarderie, acquis récemment en 2015. Situé sur les hauts du coteau, la vue sur la Dordogne y est magnifique. La petite propriété, d’un seul tenant, est en partie bordée de chemins creux qui mènent à des parcelles boisées accueillant la faune et la flore locales. Le chai, astucieusement conçu à une époque où l’on pensait encore à économiser la force des bras, se love dans la colline, semi-enterré. Resté dans son jus, avec ces petits détails qu’on ne voit plus ailleurs, il attend patiemment les restaurations respectueuses que les nouveaux propriétaires entreprennent, année après année depuis leur arrivée. 

C’est ce cadre qu’ont choisi Mélanie et Thomas Haguenin pour produire leur vin. Comme le dit Mélanie: ‘’On s’est dit qu’on serait bien ici pour faire des choses qui nous ressemblent.’’

  • Cohabitation avec la faune et la flore locale

Le domaine compte 7 hectares en tout, dont 5,2 hectares de vignes. Les autres parcelles, boisées, sont conservées précieusement. Peuplées principalement de chênes, d’érables et d’acacias, ces parcelles ont d’autres usages. Les acacias, une fois arrivés à la fin de leur cycle, sont transformés en piquets pour palisser la vigne. ‘’Donc, nous avons aussi une ressource à protéger et à entretenir.’’, raconte Thomas. Côté nord, la forêt a un effet protecteur sur le vignoble, le préservant d’épisodes de gel printanier. Quant à la faune, le domaine se situe sur la zone Natura 2000 des carrières souterraines de Villegouge. D’une superficie totale de 960 hectares, dont environ 100 hectares de carrières souterraines, la zone vise plus particulièrement la protection de l’habitat de diverses espèces de chauves-souris. Ils collaborent également avec le Conservatoire des Espaces Naturels qui a fait un rapport sur leur domaine. Dans leur inventaire de la flore, ils ont déjà noté un certain nombre d’espèces qui étaient endémiques et qui sont devenues rares en raison des pratiques agricoles conventionnelles.

 

Non contents de préserver ces parcelles, Thomas et Mélanie ont même replanté une haie reliant le bas de la vallée aux bois située entre leur domaine et celui de leur voisin, dans le but de fournir un corridor écologique à la faune locale. À les voir énumérer avec plaisir toutes les espèces d’oiseaux, mammifères et reptiles habitant ou transitant par leur domaine, on comprend que la cohabitation est harmonieuse.

  • Le bio comme une évidence

Arrivés sur un vignoble conventionnel, mais dont l’entretien minimal avait cessé d’être axé sur la sur-performance une dizaine d’années avant son rachat, le bilan de la qualité des sols n’était pas aussi catastrophique qu’on pourrait l’imaginer. Mélanie raconte: ‘’La terre était assez aérée. Il y a des endroits, c’est complètement mort. Il y a de la mousse qui pousse, c’est dur. Ici, ce n’était pas du tout comme ça.’’

Thomas et Mélanie ont entamé la conversion à l’agriculture biologique dès le rachat, cela leur est apparu comme une évidence, eux qui consommaient déjà des produits bio depuis des années. Attention toutefois, pour Mélanie le passage est différent pour chaque vigneron: ‘’Pour nous ça a été plus facile que pour des vignerons qui le sont depuis plusieurs générations et qui ne sont pas en bio. Pour eux, la remise en question est bien plus importante.

Pour passer d’un rapport d’utilisation du sol comme un simple substrat et où une avancée technologique est toujours présentée comme un progrès, que ce soit pour les pesticides ou les machines agricoles de plus en plus pointues, jusqu’à finir par se remettre en question et se dire qu’on est allés trop loin, tout cela demande un effort bien plus important que de commencer directement en bio. Revenir au bio, c’est aussi accepter d’aller tous les jours dans les vignes pour ne pas rater l’apparition des maladies.  ‘’Et ça c’est plus que le bio, c’est une autre manière de cultiver. Et c’est induit par le bio.’’ conclut Mélanie.

L’écosystème présent au domaine a tout de même bien évolué depuis le rachat, puisqu’on y trouve désormais des jonquilles sauvages, de l’ail rose ainsi que des baraganes (poireaux sauvages) et des asperges sauvages. De quoi faire une jolie promenade pleine de belles surprises.

 

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  • Les aléas des petits vignobles

Être petit est parfois un avantage, mais pas toujours. Mélanie et Thomas ont tous les deux une autre activité professionnelle. À la débauche et pendant ses congés, Thomas vient travailler dans ses vignes, parfois avec son cheval. Mélanie, quant à elle, cumule les activités professionnelles dont la gestion et commercialisation des vins du château et elle gère son temps selon les besoins, mais avoue avoir parfois un peu de mal à tout concilier. Les vendanges se déroulent pendant les congés annuels. Malgré tout, on sent la passion qui les anime quand ils parlent de leur vignoble et de leurs vins.

Être petit peut avoir d’autres implications. Pour 5,2 hectares de vigne, dont 3 partiront à la cave coopérative, on n’investit pas sur le même matériel. Par exemple, pour apporter des nutriments à la vigne et améliorer la texture du sol, le recours aux engrais verts et un apport de fumier sont utilisés. Or, malgré leur accès à une source gratuite de crottin de cheval, pour des raisons de transport et de machines à épandre qu’ils ne possèdent pas, ils sont obligés d’acheter du fumier de vache biologique et de payer pour le faire étaler. ‘’Du coup, on dépend des autres. C’est un peu la limite d’avoir un petit vignoble comme ça, on ne peut pas être équipés en tout.‘’, explique Mélanie. 

Et louer le matériel? La coopérative met à disposition certaines machines, mais elles ne sont pas adaptées à leurs besoins. Ils ont aussi tenté de créer une CUMA, après qu’un vigneron de leur secteur aie lancé l’idée lors d’un repas. Thomas raconte: ‘’On a essayé de fédérer tout ça en essayant d’organiser des réunions ici en conviant d’autres personnes qui travaillent en bio à ce repas. Il y a 2-3 personnes qui sont venues. Et par email, on a commencé à poser des questions: à combien tu touches le bouchon, le produit ceci, etc. pour essayer de fédérer et acheter en gros pour réduire les coûts. Et ça a fait pshit. Après, les gens repartent dans la pression commerciale de leur activité et ils ont pas le temps en fin de compte pour s’occuper de ce truc-là.’’ 

Pour Mélanie, l’idéal serait même la création d’une coopérative commerciale, avec plusieurs vignerons qui se regroupent pour partager le salaire d’un responsable commercial, mais aussi pour les entrées sur les différents salons professionnels. On parle ici de tickets à 3 500 euros, impensable pour un vignoble produisant à peine 15 000 bouteilles par an.

 

  • Des millésimes qui se suivent mais qui ne ressemblent pas

En matière de vinification, le Château l’Escarderie est vinifié à partir des levures indigènes, déjà présentes sur la baie du raisin. Mélanie explique: ‘’C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles nos vins sont vraiment différents d’une année à l’autre et c’est une source de complications. Pour nous c’est important de ne pas utiliser de levures commerciales, mais ça crée un surcroît de travail et une incertitude sur l’issue de la fermentation. La fermentation sur levures indigènes est beaucoup moins efficace et surtout moins linéaire, moins facile à suivre. On ne maîtrise pas tout. C’est ce manque de maîtrise qui décide vraiment une très grande majorité de vignobles à passer sur de la levure commerciale.’’

 

Thomas ajoute: “Il y a un autre intérêt à la levure commerciale. C’est que d’une année sur l’autre vous allez avoir à peu près le même profil de vin. Alors que sur les levures indigènes, vous allez vraiment avoir un effet millésime sur le produit. Donc vous vous rajoutez encore un problème pour la vente, parce que vos cavistes sont habitués à vendre un millésime, les clients aiment celui-là et après ils sont déçus. À un moment donné, il faut aussi parler des gens qui le vinifient, pas juste dire j’aime, j’aime pas.’’

Et le goût dans tout ça? Certes, les millésimes ne se ressemblent pas, mais sur la cuvée principale du château en  2017, on se retrouve avec un bel équilibre entre sa structure tannique fine et resserrée, et la fraîcheur que lui confèrent encore sa jeunesse, parfait pour accompagner le repas. 

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  • Le réchauffement climatique: une réalité à prévoir dès aujourd’hui

Assez naturellement, la conversation dérive sur le réchauffement climatique, ce qui déclenche une forte réaction chez les deux vignerons. ‘’Tout le monde se pose la question avec le réchauffement climatique, à part les réfractaires.’’, dit Thomas. Lorsqu’il mentionne certains vignobles bordelais prêts à irriguer leurs vignes s’il le fallait, il s’y oppose fortement: ‘’Ça n’a pas de sens! Le vin est un confort, un luxe, c’est fait pour des adultes, c’est fait pour satisfaire notre égoïsme. C’est une gourmandise pour se faire plaisir. L’eau est là pour arroser les légumes, pour abreuver les animaux, elle est là pour nous. Elle n’est pas là pour arroser de la vigne. À un moment donné, une prise de conscience devra se faire.’’

 

Pour Thomas et Mélanie, il faut aller chercher plus au sud des cépages déjà adaptés aux conditions climatiques qui risquent de régner sur Bordeaux dans les années à venir. Il ne faut pas oublier que lorsque l’on replante un vignoble, les résultats ne se mesurent pas au bout de quelques années, mais bien de quelques dizaines d’années. Il vaut donc mieux être très prévoyant. Alors que planter?

Thomas explique: ‘’Donc, le cépage en question, c’est un cépage phare au Portugal qui est le Touriga Nacional. C’est un cépage à petit rendement et je ne cherche de toute façon pas à faire une grosse production. Ça permettra justement d’anticiper un réchauffement climatique qui les étés vont être de plus en plus compliqués à gérer en termes de stress hydrique. Quand on observe la flore, on s’aperçoit qu’on se met à trouver des essences d’arbres qu’on ne trouvait pas ici avant, alors que d’autres meurent. Je pense au chêne vert, par exemple, qui lui, plus ça va, plus il grimpe. Donc si cette flore évolue, nous sommes aveugles de croire que notre vigne ne doit pas migrer.’’

 

Mélanie surenchérit: ‘’Après, c’est vrai que c’est plus facile de mettre en place une irrigation pour pallier rapidement au problème, alors que si tu plantes, c’est très long et cher pour restructurer un vignoble.’’

 

Ce Touriga Nacional sera produit en vin de France sur environ 15 ares avec de très petits rendements. Mélanie et Thomas souhaitent en faire une cuvée confidentielle. Qu’espèrent-ils?

Une prise de conscience, rien de moins. Sans avoir besoin de mettre de l’eau dans son vin, c’est le cas de le dire. 

Source : https://inpn.mnhn.fr/site/natura2000/FR7200705 

Marie Gaudet
Slow Food Bordeaux

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