Annoncé comme technique – continuer le travail de fourmi des modalités d’applications de l’accord de Paris – le 23ème sommet de l’ONU sur le climat a subi les torts de l’annonce française d’un sommet climat sur la finance, de la mauvaise organisation géographique de l’événement et comme toujours de la lenteur des Etats à s’accorder sur les thèmes essentiels. Au demeurant, cette COP en demi-teintes est aussi celle où s’affirme de manière autonome les acteurs non-étatiques.

Ouverte le 6 novembre, à Bonn, sous la présidence des Fidji et s’achevant le 17, la 23ème Conférence des parties (COP) signataires de la Convention de l’ONU sur le climat ressemble à la météo qui règne sur la Rhénanie-du-Nord-Westphalie : temps pluvieux à couvert, sans espoir d’éclaircies. Pour les signataires de l’Accord de Paris, il s’agit de débattre et de s’accorder sur les modalités de mise en œuvre de cet accord, article par article (29) ; d’identifier les besoins qu’elles suscitent (critères d’évaluation, finance, technologies …) et exigent (transparence, lois et politiques nationales…). Accord de Paris qui, rappelons-le, n’entrera en vigueur qu’en 2020.

A Paris, en 2015, les Etats se sont donnés un cadre et se sont promis de tout faire pour contenir le réchauffement entre 1,5 et 2°C. L’année suivante, à Marrakech, la COP 22 s’est électrisée avec l’élection présidentielle américaine et l’onde de choc de cette dernière dans les milieux d’affaires et les ONG. Sous les palmiers, tout le monde avait conscience que la somme des engagements de réduction chiffrée d’émissions de gaz à effet de serre de chaque Etat emmenait le monde au-dessus de +3°C à la fin du siècle. D’où la mise sur pied du Partenariat de Marrakech pour l’action climatique globale (Global climate action) pour baliser politiquement la mobilisation des acteurs non étatiques ( collectivités locales, ONG, entreprises) décidés à agir tout de suite et à aller au-delà des engagements des Etats.

Une relégation de la société civile

A Bonn, le compte n’y est pas. La ville semble se désintéresser de l’événement. La société civile est géographiquement et politiquement marginalisée. Géographiquement, le sommet est organisé, au dire de l’ONU, selon un nouveau concept : « Une conférence, deux zones ». Une « zone Bula » réservée aux délégations nationales, une « zone Bonn » pour la société civile et les institutions, distantes l’une de l’autre d’à minima 25 à 30 minutes de transport. La première étant imperméable à l’autre, la seconde trop éloignée pour s’y aventurer. Autant dire que cela signe la fin de la porosité intellectuelle entre négociateurs et société civile (gouvernements territoriaux, ONG, entreprises, financiers) qui fit la réussite – de Lima à Paris – de l’accord historique, puis permis de – Paris à Marrakech – le sursaut salutaire face à Trump et construisit jusqu’à Bonn l’élan d’une conscience planétaire d’un nécessaire changement de paradigme des conditions d’existence de l’être humain.

Cette bulle informelle cultivée à souhait par les deux camps (les Etats, la société civile mondiale) permet à chaque sommet de faire passer des messages d’un camp à l’autre sur le champ des possibles de l’instant. De repousser les limites des rapports de forces traditionnels. Les Etats-nations y puisent des leviers de leur propre dépassement, la société civile y forge des nouvelles formes gouvernance. A l’échelle d’une assemblée de l’ONU, le poids – pour ne pas dire le pouvoir diffus de cet espace informel – permet de faire bouger les lignes, de contourner les différences d’approches insolubles dans un face à face d’Etat à Etat. Cette bulle où physiquement tout le monde se mélange sans protocole ni garde du corps, où souvent l’on s’accoste dans un sabir d’anglais improbable, où l’on se tend la main et la carte de visite, où on relègue l’invective au vestiaire, où l’on se reconnaît, où l’altérité est incarnée, cette bulle est devenue en deux COP (Paris, Marrakech) le cœur battant des sommets climatiques. Bonn l’éperonne aujourd’hui par une géopolitique de l’événement dont on aimerait connaître les raisons et les responsables. A ce niveau de gouvernance, on peine à croire à l’erreur, par contre, l’idée même d’une volonté dans cette décision laisse présager des jours sombres pour la lutte contre le changement climatique ; lutte qui n’est que paroles jetées au vent mauvais des cyclones sans l’engagement de terrain de la société civile.

Mauvaise organisation ou mauvais esprit d’organisation ?

Sous cette organisation, la zone Bonn tient plus d’un salon d’affaires et de communication que d’un espace de rencontres entre pouvoirs et contre-pouvoirs. Stands réduits, sans dimension d’accueil, absence de beaucoup d’ONG (où sont les latinos ?) pas de grandes entreprises, beaucoup d’institutionnels et de para-étatique, quelques centres de recherches, des pavillons nationaux, des financiers. Après Marrakech « COP de l’Afrique », on pouvait s’attendre à une présence offensive du continent le plus frappé par le réchauffement, en pleine ascension démographique et politique. Partageant la tribune avec Alpha Condé président de la République de Guinée et de l’Union africaine, on a vu et entendu un Ali Bongo (président du Gabon) endosser le costume d’une « Afrique parlant d’une seule voix » en feignant d’ignorer l’absence physique à ses côtés de l’Afrique du Sud, du Nigéria, du Soudan, du Kenya, du Mali, du Burkina, de la RDC, du Centrafrique pour ne parler que d’eux. Quant à la société civile africaine, aux dires de ses rares émissaires, elle peine encore à s’organiser et à se faire entendre. Par contre, la taille de certaines délégations africaines permet à ces dernières de remplir les salles pour faire la claque de leur leader. Par exemple, la plus grosse délégation de cette COP est celle de la Côte d’Ivoire avec 492 personnes (!) contre 1 pour le Belarus, 74 pour Fiji, 75 pour l’Italie, 76 pour l’Union européenne, 177 pour la France, 220 pour l’Allemagne.

Société civile plus autonome

Quand on se penche sur le résultat des journées consacrées au travail des Collectifs d’organisations non gouvernementales dotées d’un statut d’observateur (constituencies), on reste sur sa faim : hormis le beau succès de l’adoption du « Plan d’action en faveur de l’égalité des sexes », couronnant de dix ans de combat, l’agriculture reste en panne, les océans, la transparence, le financement des pertes et préjudices causés par le réchauffement climatique, la transparence des processus, les financements… autant de sujets majeurs sensibles au niveau étatique. Réagissant d’Italie au blocage des négociations sur l’agriculture en particulier sur son adaptation au climat, Carlo Petrini, fondateur et président de Slow Food, estime « que l’impact du climat sur l’agriculture et l’autosuffisance alimentaire mérite des choix clairs d’agro-écologie, de préservation de la ressource en eau, d’accès à la terre et aux semences traditionnelles plus que de plan d’agriculture numérisée qui n’a d’intelligence que celle de tuer les savoir-faire paysans et la gouvernance locale de l’agriculture».

Par contre, côté gouvernement locaux et régionaux, le mouvement américain « We are still’in », hostile au retrait de l’accord de Paris des Etats-Unis, a lancé l’America’s pledge : 20 États américains, 110 villes américaines et plus de 1 400 entreprises américaines représentant 25 billions de dollars en capitalisation boursière et près de 1,0 gigatonne d’émissions de GES par an s’engagent sur des objectifs quantifiés de réduction des émissions qui représentent la moitié des engagements pris par Barak Obama à Paris. Manifestation aussi inédite qu’évidente d’une autonomisation des gouvernements territoriaux à l’égard de la tutelle de leur Etat national. La Convention européenne des maires et le Pacte des maires se sont unis pour créer la Convention mondiale des maires pour le climat et l’énergie pour réduire les émissions et de construire des villes et des économies résilientes au changement climatique: avec plus de 7.400 villes de 121 pays de tous les continents c’est la plus grande coalition de ce type. Les dirigeants locaux et régionaux du monde entier ont signé « l’Engagement Bonn-Fidji » leur permettant de passer à la vitesse supérieure et de prendre de nouvelles mesures. Ces initiatives traduisent une autonomisation des acteurs subnationaux qui fait dire à Ronan Dantec, président de Climate Chance « à Bonn, on a rééquilibré le monde ».

Siphonage

L’envie du président de la République française de prendre le leadership européen, voire mondial, de la lutte contre le réchauffement climatique n’arrange pas les choses. C’est à la fin du dernier G20, le 8 juillet dernier à Hambourg, qu’Emmanuel Macron a déclaré « le 12 décembre prochain, deux ans après l’entrée en vigueur de l’Accord de Paris, je réunirai un nouveau sommet afin de prendre de nouvelles actions pour le climat, notamment sur le plan financier ». L’annonce a stupéfait par son culot la communauté internationale. Le parrain de l’Accord de Paris se permettait d’inviter la Banque Mondiale, l’ONU et les chefs d’Etats à faire le point, un mois après la COP 23, autant dire piétinait le sommet onusien présidé par la République des Fidji. Résultat de cette OPA politiquement incorrecte mais prometteuse d’un déliement des cordons de la bourse, une centaine de chefs d’Etat se rendront à Paris … contre 25 enregistrés à Bonn. On sait donc déjà que les décisions importantes et les avancées de la COP23, s’il y en a, s’annonceront à Paris. Quant à la société civile internationale reconnue et entendue à la COP21, encouragée à la COP22, méprisée à la COP 23, elle a disparu de l’attention présidentielle française.

L’union européenne en mort clinique

La platitude du discours d’Angela Merkel – paralysée par la formation de son prochain gouvernement – a fait le jeu du président français dont le lyrisme a joliment emballé un discours applaudi mais dépourvu de toute annonce précise. Quant à l’Union européenne, embarrassée par les charbons allemand et polonais et plus généralement par « la sortie du fossile », on peut s’interroger si son cœur bat encore. Le rendez-vous parisien du 12 décembre étant présenté comme celui de là finance, pas étonnant que sur ce point rien n’ait été résolu à Bonn : la négociation n’a fait aucun progrès sur le rééquilibrage des financements de l’atténuation des émissions en faveur de celui de l’adaptation dans les pays en développement. Rien de concret non plus quant à un mécanisme international dédié aux pertes et préjudices subis par les pays les plus vulnérables, notamment les pays insulaires : les rescapés du cyclone Irma et de la dizaine qui ont ravagé les Caraïbes cette année n’ont qu’à se résigner à attendre les prochains.

Course d’attente

Enfin, il y a le rendez-vous du Dialogue de facilitation, en 2018, espéré pour mai prochain. Conscient du fossé séparant l’intention (rester en dessous de 2°C) de la réalité des engagements nationaux, l’accord de Paris a prévu une rencontre entre les parties signataires de l’accord pour évaluer en 2018 les réductions d’émissions et la réévaluation nécessaire des ambitions. Beaucoup d’Etats attendent le dernier moment pour relever leurs propres contraintes et ne s’engageront pas avant ce rendez-vous. Ce sommet de 2018 est capital et son succès repose sur la synergie d’action au quotidien entre collectivités territoriales, ONG, entreprises et cadres nationaux. Tout le contraire de ce qui se prépare pour le 12 décembre parisien où, pour l’instant l’Elysée n’accorde qu’un strapontin à société civile nationale. Les éconduits internationaux et subnationaux du 12 décembre devront donc attendre 2018 pour faire entendre leurs voix et solutions. Ce temps donné au temps peut aussi être celui du renforcement des dialogues et de la reconfiguration en cours de la gouvernance locale-globale.

Il y a loin de la COP aux lèvres

Gilles Luneau

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